Mort d’une boxeuse mexicaine : le coroner craint d’autres tragédies
Irene Zapata se souvient du dernier échange téléphonique qu’elle a eu avec sa fille Jeanette.
Elle m'a dit : "Maman, quand je reviendrai de Montréal, je vais te donner de l'argent."
Jeanette lui confie alors ce qu’elle souhaite faire avec la bourse de 1500 $ : payer aux membres de sa famille ce qu’ils n’ont jamais pu s’offrir.
Un séjour à la plage.
Bien qu’ils habitent le Mexique, ils n’ont jamais eu la chance de poser le pied sur le sable chaud d’une plage. L’État d’Aguascalientes est situé en plein centre du pays.
À cette époque, sur le plan économique, nous n'étions pas à 100 %
, raconte Irene. Elle l'a fait pour nous aider à réaliser notre rêve de voyager, d’aller à la plage.
Le récit de la vie de Jeanette, qui a rendu l'âme cinq jours après avoir subi un K.-O. lors de son combat du 28 août 2021, à l'âge de 18 ans, ressemble à celui de bien d’autres boxeurs étrangers. L’histoire de combattants issus de milieux défavorisés, attirés par les bourses offertes lors de galas de boxe.
Combien de personnes doit-on empiler pour faire un champion?

Les travaux des chercheurs Bachir Sirois-Moumni et Myriam Lavoie-Moore démontrent une augmentation marquée, depuis 2015, du recrutement par des promoteurs québécois, de combattants sud-américains.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
De plus en plus de combattants étrangers, spécialement des Mexicains et des Argentins, participent aux galas de boxe québécois. Entre 2013 et 2024, la très grande majorité des quelque 800 boxeurs étrangers venus se battre au Québec ont servi à monter la fiche
des pugilistes d’ici.
Monter une fiche, ça veut dire éviter les défaites, décrocher un maximum de victoires, par K.-O. idéalement. Cela permet d’accéder à des combats plus prestigieux, à un titre, à une ceinture, à de meilleures bourses.
Ces boxeurs étrangers ont perdu 92 % de leurs combats en sol québécois dans les 12 dernières années.
Ces statistiques avaient d’abord été colligées par les chercheurs postdoctoraux Myriam Lavoie-Moore et Bachir Sirois-Moumni. Notre équipe les a mises à jour.
Combien de personnes doit-on empiler pour faire un champion?
, s’interroge Bachir Sirois-Moumni, chargé de cours en sociologie du sport à l’UQAM. Il me semble qu'il y a une logique d'accumulation qui est assez gravissime.

Entre 2013 et 2024, les pugilistes mexicains ont subi 468 défaites en 512 combats qui ont eu lieu au Québec.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Longtemps, le Mexique a été le pays le plus représenté dans les soirées de boxe du Québec.
Mais maintenant, les Mexicains ont besoin d’un visa pour venir au Canada. C’est ce qui explique que les Argentins sont devenus, en 2024, les adversaires étrangers les plus nombreux lors des galas de boxe professionnelle au Québec.
Au total, ces 12 dernières années, les Argentins venus se battre au Québec ont subi 89 défaites en 91 combats. Un taux d’échec de 98 %.
Carlos Ronner est l'un de ces boxeurs.

Carlos Ronner au sol après son combat contre Moreno Fendero, le 5 septembre 2024
Photo : La Presse/Dominick Gravel
L’Argentin de Mar Del Plata a participé au gala du promoteur Eye of the Tiger Management, le 5 septembre dernier. La vidéo de son K.-O., d'une rare violence, a fait le tour du monde.
Même si Carlos est père d’une petite fille de 8 ans et qu’il attend un deuxième enfant avec sa conjointe, il assure qu’il répéterait l’expérience demain matin. Malgré les risques pour sa santé, il prie pour qu’on l’invite à nouveau dans les galas du Québec. Le pugiliste a même un message pour les promoteurs d’ici.
Toi, le promoteur canadien. Appelle-moi. Je suis prêt et j'ai beaucoup, beaucoup de potentiel.
Ce soir-là, la carte de boxe présentée au Casino de Montréal (nouvelle fenêtre) affichait notamment cinq adversaires argentins. Ils ont tous perdu. Pour son agent, Mauricio Doval, cette soirée illustre la triste réalité de la boxe.
C’est comme à l'époque du Colisée romain
, dit-il. On envoie cinq Argentins, en sachant qu’ils vont perdre. C'est triste, mais c'est la réalité.

Mauricio Doval, l'agent de Carlos, lui prodigue des conseils lors de l'entraînement.
Photo : Radio-Canada / Juan Bronzini
C'est de l’abus. C’est un business pour faire de l’argent. Mais le business ne doit pas être fait au détriment de la santé.
Le promoteur d’Eye of the Tiger Management, Camille Estephan, estime que son entreprise se distingue dans le marché québécois. Son modèle d’affaires, selon lui, permet de bien choisir et de bien payer les combattants étrangers.
On a une réputation qui n'est pas à refaire. On traite les gens avec le plus grand respect. On les paye bien. On a une excellente hospitalité envers tous ceux qui sont invités chez nous aussi.
Il est totalement en désaccord avec Mauricio Doval. On a tout à gagner en ayant un boxeur, un adversaire qui est de calibre [...] pour qu'on puisse dire qu'on est fiers de la victoire.
Et je suis un type qui aime les choses fair. Je veux que mes boxeurs gagnent parce que je veux les avancer dans leur carrière, mais je veux que ce soit fair. C'est très très important pour moi.
Le promoteur juge normal que les combats tenus en sol québécois soient majoritairement remportés par des boxeurs locaux.

Le promoteur Camille Estephan
Photo : Radio-Canada / Jonathan Roberge
C'est l'avantage de la glace, comme on dit. La plupart du temps, les fiches sont beaucoup plus victorieuses à la maison que sur la route. Ça, c'est une évidence, n'est-ce pas?
Nous avons vérifié. Les boxeurs associés à Eye of the Tiger Management qui ont participé à des combats à l’étranger dans les deux dernières années ont gagné 65 % des affrontements.
Le promoteur et président du groupe GYM, Yvon Michel, ne croit pas, lui non plus, à un système d’abus.
Enquête : Est-ce qu'on fait de la business sur le dos de gens défavorisés?
Yvon Michel : Non, on ne fait pas de la business. On leur donne une opportunité ici de gagner de l'argent, dans un sport qu'ils pratiquent, et une opportunité d'améliorer leur sort.
Enquête : Vous pensez que madame Zapata a eu une opportunité?
Yvon Michel : Oui, elle avait une opportunité. Malheureusement, on l'a mise dans une situation où elle ne pouvait pas gagner.

L'Argentin Carlos Ronner s'entraîne avec son frère Brian.
Photo : Juan Bronzini
Le boxeur Carlos Ronner est bien conscient de ce contexte.
Ils profitent des Argentins, de notre situation économique
, dit-il. Ils ne profitent pas seulement des Argentins, mais aussi des Sud-Américains.
Il estime par contre que ce risque valait la bourse de près de 8000 $ qu’il a reçue. Grâce à elle, il a commencé à bâtir sa maison. Il a aussi pu s’acheter une camionnette usagée, essentielle pour son travail d’entrepreneur en construction.

Contrairement aux Mexicains, les Argentins n'ont pas besoin de visa pour venir au Canada.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Lafleur
Deux mois avant le combat de septembre 2024 à Montréal, Carlos a fait une chute de deux mètres en travaillant.
J'ai eu un accident. Je suis tombé d'un toit. Je me suis cogné la tête et je me suis fracturé la clavicule.
Il n’a repris conscience qu’une fois à l’hôpital.
Comme Jeanette, il n’était donc pas en pleine forme quand il a été appelé pour combattre au Québec.
Ils nous appellent 10 ou 15 jours avant le combat. Ce n’est pas assez pour se préparer
, dit-il.
Son agent, Mauricio Doval, interpelle les autorités québécoises, inquiet que survienne une nouvelle tragédie. Depuis la mort de cette boxeuse mexicaine, rien n’a changé, affirme-t-il. Je leur dirais, faites attention… un drame est si vite arrivé.
De nouvelles recommandations du coroner

Parce que des boxeurs se porteront toujours volontaires, même si leur santé ne leur permet pas, des voix s'élèvent pour que les autorités québécoises réagissent.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Ce message de Mauricio Doval interpelle le coroner Jacques Ramsay. Pour lui, c’est un cri du cœur semblable à celui des parents de Jeanette Zacarias Zapata. Nous ne voulons pas qu'un autre malheur se produise, parce que la perte d’un enfant fait beaucoup mal
, explique-t-il.
Tout comme la Régie des alcools, des courses et des jeux, le Dr Ramsay ne savait rien, avant les révélations d’Enquête, du faux rapport médical qui a permis à la boxeuse de monter sur le ring et de l’ensemble du contexte ayant mené à sa mort tragique. Il n’avait jamais vu les scans cérébraux de Jeanette indiquant que sa vie ne tenait qu’à un fil.
Je suis impressionné des trouvailles que vous avez faites
, affirme l’homme de métier.

Le coroner Jacques Ramsay a enquêté sur la mort et Jeanette Zacarias Zapata.
Photo : Radio-Canada / Sébastien Gaudet
Les informations que j'avais, c'est que ce rapport-là [le rapport falsifié] était normal. Il n'y avait aucune anomalie. Mon erreur, my mistake.
Pour lui, il faut agir. Je pense que ça mérite probablement de rouvrir l'investigation, de se reposer des questions, d'analyser tous les faits, de corriger les faits.
Il faudrait probablement que ces scans soient faits au Québec maintenant. On dispose des installations, on est capables de faire ce scan-là et on aura à ce moment-là, indubitablement, l'heure juste.
Une mesure qu'appuie le promoteur Yvon Michel, qui organisait l’événement lors duquel la Mexicaine a été fatalement frappée.
C'est quelque chose que certainement on peut envisager
, convient-il.

Regardez le reportage de Maude Montembeault et de Daphnée Hacker-B. à ce sujet présenté à l'émission Enquête.
Photo : Pascal Ratthe
C’est aussi une recommandation formulée par Ariane Fortin-Brochu, boxeuse de renom et double championne du monde. L’olympienne a produit, à la demande du RACJ, un rapport sur la façon de renforcer la sécurité des pugilistes, remis en 2024.
L’organisme public a refusé de nous le transmettre à la suite de notre demande d’accès à l’information. Nous l’avons trouvé autrement.

Jeanette Zacarias Zapata, à droite, et sa mère Irene
Photo : fournie par la famille
Ça fait maintenant 10 mois qu’il a été suggéré à la RACJ que l’imagerie médicale des boxeurs étrangers soit effectuée ici, avant les combats de boxe. La Régie répond que, pour cela, des changements législatifs sont nécessaires.
Son président, Denis Dolbec, s’était engagé à agir au plus tard l’automne dernier. En décembre, il a été suspendu de ses fonctions pour des raisons inconnues.
Nous étions tous les deux aveuglés par le fait de la voir heureuse, de la voir ravie
, soupirent de tristesse Esteban Zacarias et Irene Zapata, les parents de Jeanette. Ils espèrent que le Québec tirera des leçons de ce drame.
Espérons qu’au Canada, ils feront un deuxième examen.
Avec la collaboration de Paloma Martinez Mendez, journaliste à Radio Canada International, de Benoit Michaud et Franciszek Czyzowicz, journalistes à la recherche, et de Daphnée Hacker-B., réalisatrice.
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